Interview de Juliette Vale

Cela fait maintenant plusieurs années que je croise occasionnellement Juliette sur des événements et festivals de danse orientale. J’ai toujours adoré son humour et sa bienveillance. Cette année, j’ai pu voir les projets vidéo tournés avec ses élèves, et j’ai été bluffée. Aussi, j’ai eu envie de lui poser des questions sur sa façon d’enseigner, mais aussi de booster et motiver ses élèves au fil des années.

 Bonjour Juliette,

Merci beaucoup de répondre à mes questions. 😀

Juliette Vale danseuse à Lille

Pour commencer, peux-tu nous parler de toi, ton activité aujourd’hui, ton parcours dans la danse ?

Merci à toi, Justine, pour ton travail et ton intérêt. Je vis sur Lille, je danse depuis toute petite (classique, modern jazz, samba, salsa) mais c’est vraiment ma rencontre avec la danse orientale qui a été le coup de cœur déclencheur. J’enseigne depuis seize ans, avec plusieurs niveaux et j’ai ouvert un cours de danse moderne en plus. Je suis également psychologue et hypnothérapeute (je travaille en cancérologie). C’est mon équilibre corps/esprit et mes deux passions.

Selon moi, le point fort dans ta danse est véritablement ta subtilité et ton expressivité sur scène. Est-ce que toi-même tu as eu une réflexion sur ton identité en tant que danseuse ?

C’est vrai que le travail du subtil et de l’expressivité me parle énormément alors je suis contente si je parviens à le transmettre dans ma danse ou mon enseignement. Je dirais que j’ai commencé cette réflexion sur mon identité artistique assez récemment. Avant, je fonctionnais plutôt à l’instinct, sans trop me questionner sur ma danse. Mais depuis deux ans (et c’est un processus toujours en mobilité), j’essaie d’affiner mon propos, mon univers et pourquoi je danse. Je me sens plus libre d’affirmer un parti-pris, un univers musical ou gestuel, une approche du mouvement. Avant, j’avais certainement une forme d’injonction inconsciente à tout danser (les styles, les musiques, les accessoires) pour être une “bonne” prof ou une “bonne” danseuse. Grâce à des conférences sur la danse, des échanges avec des danseuses et des retours précis de collègues sur mon travail, j’ai pu commencer à affiner ce qui me plaît vraiment. On est également venu me solliciter sur des outils liés à mon travail de psychologue (alors que je scindais beaucoup les deux univers), je crois que c’est venu balayer un grand nombre de mes croyances et j’apprécie de les déconstruire doucement. C’est également le travail avec mes élèves qui m’a nourrie et fait évoluer. Je travaille avec elles pour qu’elles puissent construire leur univers artistique, leur identité, il fallait bien que je le fasse aussi.
Le travail en danse moderne m’apporte énormément de choses. J’ai envie, de plus en plus, de travailler autour du mouvement, de l’énergie, de la sensualité, peu importe le style. Mon point de départ c’est toujours la musique.

Juliette Vale cours de danse

Comme tu le sais, je voulais surtout te poser des questions sur ton enseignement. Quand je vois les vidéos que tu réalises avec tes élèves, je me dis que tu dois être une super prof ! Comment emmènes-tu tes élèves dans ce genre de projets ?

Je ne sais pas si je suis une super prof, mais j’essaie en tout cas d’être pédagogue et de les emmener loin, bien plus loin que ce qu’elles imaginent pouvoir atteindre et toujours ensemble. J’essaie de leur proposer des projets qui les mettent en valeur, où elles peuvent s’exprimer individuellement tout en ressentant une énergie collective puissante. Mon rôle est de leur garantir un projet avec un cadre sécurisant, un propos artistique bien défini (lieu, choré, tenue, expressivité) pour qu’elles puissent explorer leur créativité. Elles sont passionnées et ont un lien très fort entre elles. Elles sont toujours motivées à me suivre. Je leur dis toujours que la vidéo, c’est bien mais qu’on cherche surtout à se créer des souvenirs et des moments de danse incroyables, ensemble. Elles ont, à plusieurs reprises, pu mettre leur mental à l’épreuve (conditions météo difficiles, plans singuliers avec la caméra, etc.) et se découvrir de nouvelles ressources, nouvelles facettes.
Ma pédagogie passe beaucoup par un cadre rigoureux et exigeant mais dans un propos plein d’humour et d’autodérision.

Comment fais-tu justement pour développer cette confiance chez tes élèves ? Pour les faire oser ?

Il faut déjà du temps. Du temps pour se connaître, pour se faire confiance. Je mets également beaucoup d’énergie pour créer un espace, un cadre de travail et d’expression. Je suis convaincue que la confiance en soi (au niveau individuel), dans mes cours, est propulsée par le travail collectif. J’essaie de mettre en valeur ce qui fait leur singularité et je m’aide du groupe pour que ça ait plus d’impact pour la danseuse (par exemple lors d’un exercice à deux, c’est l’autre danseuse qui va utiliser un mot pour définir la danse de la première).
Les vidéos aident beaucoup également (que ce soit sur un projet ou dans les cours), je les filme beaucoup pour qu’elles aient un regard, pour qu’elles s’encouragent entre elles, pour qu’elles déconstruisent la dimension purement esthétique et qu’elles accèdent à ce qu’elles transmettent.
Je n’ai jamais eu d’objection ou de refus radical, je dirais qu’il s’agit surtout de temporalité et que je dois m’adapter au rythme de chacune et à son émotion du moment. Parfois, ça prend un peu plus de temps et c’est tout. Des fois elles se sentiront puissantes et en confiance, galvanisées par le travail du moment et puis on fera un autre exercice qui les déstabilisera et les fera douter et il faudra les rassurer de nouveau, prendre le temps de les emmener. C’est toujours en mouvement mais je les invite à regarder leur parcours et tout ce qui a évolué (plutôt que se fixer sur ce qui ne fonctionne pas encore (selon leur perception)).

J’imagine que cela renforce également les liens au sein des groupes, et cela doit les motiver encore plus à être assidues et à te suivre d’année en année ?

Tout à fait ! Et quel plaisir à vivre. Certaines sont là depuis mes premiers cours, il y a seize ans, d’autres sont arrivées en septembre dernier et je souhaite qu’elles soient accueillies de la même manière. Tu me parlais d’identité et ça résonne beaucoup au niveau de mes cours. Je crois que les valeurs importantes pour moi sont explicites et j’amorce le travail de groupe dès le premier cours. Je lance un espace mais chaque groupe crée ses propres liens, sa propre dynamique, en autonomie. Je suis très touchée et heureuse de les voir s’aider à rattraper un cours, s’entraîner, discuter sur le parking en sortant ou aller boire un verre. Je les trouve très solidaires et encourageantes entre elles (à se féliciter après avoir dansé, à pointer une expressivité fort juste, etc.).

Juliette Vale danse orientale et danse contemporaine

Concrètement, quels types d’exercices leur proposes-tu pour développer cette confiance en soi et l’assurance chez elles ?

J’utilise beaucoup d’exercices en binômes (autour du regard, de l’adresse du mouvement), autour d’improvisation guidée (pour leur apprendre à poser leur danse et moins combler le vide par de multiples mouvements parasites), prendre le temps de savourer le geste, son énergie, son intensité musculaire et ses variations.  On prend le temps de travailler sur la musique, en visualisation pour leur permettre de définir leur lecture musicale (et ce qu’elles ont envie de transmettre dans leur danse). Elles peuvent danser dans le noir ou les yeux fermés, au centre d’un cercle dans la pénombre ou avec une lampe rouge. Elles dansent par petits groupes face à face, doivent adresser leur danse à une autre danseuse. On teste des expressivités différentes sur une même séquence, en s’aidant de courtes histoires pour nous aider à incarner et développer un vocabulaire artistique. Elles savent qu’il ne s’agit pas de se dévoiler en tant que sujet mais bien d’utiliser leur vécu et leur ressenti pour nourrir la danseuse qu’elles ont envie d’être et captiver leur audience. Pour finir je dirai que je suis…vocale 😁 (je les entends rire déjà) et que je les encourage de vive voix.

Comment as-tu vécu les confinements et ces deux dernières années ?

Au niveau de la danse, ça n’a pas été la meilleure période à vivre. J’ai été vraiment très éprouvée de ne plus voir mes élèves physiquement, de voir des contrats de danse s’annuler. J’ai détesté donner cours en ligne, devoir motiver les danseuses, parler toute seule dans mon salon, voir sa tête en vidéo de longues heures. J’ai beaucoup d’admiration pour les collègues qui ont réussi à créer du contenu stimulant et créatif ou à proposer une offre de danse très qualitative. 

L’apprentissage que je garde c’est d’avoir mesuré à quel point nous étions chanceuses de pouvoir nous retrouver chaque semaine pour danser. De l’expérimenter fort dans mon corps et dans mes émotions. La danse a conservé sa légèreté mais elle a pris une dimension politique, symbolique et physique (avec ce corps qui peut bouger).

J’en ai aussi profité pour acheter une petite caméra et me former un peu au montage, ce qui a permis de faire émerger ces projets vidéos alors je reste reconnaissante.

Des projets à venir dont tu souhaites parler ?

Avec grand plaisir ! J’ai plusieurs projets publics qui arrivent et je me réjouis d’avance. Fin avril je serai à Nantes, invitée par l’association Al Masriya pour des stages inédits autour de…la confiance et l’expressivité 😉.

En mai je retrouverai Inès, Soraya, Flavie, Maïssane, talentueuses professeurs pour 5 ateliers en ligne avec le volume 2 d’Individu’Elles où j’enseignerai les secrets d’une danse statique.

Le 26 juin ce sera le spectacle de mes élèves et je crois que la scène va vibrer face à leur envie et leur énergie. 

En octobre je vais lancer la première édition de “Nature et Mouvement”, un week-end dans un éco-lieu près de la forêt pour un groupe de niveau avancé. Un programme autour du mouvement dansé, de la création vidéo, de la danse dans la nature et du partage en veillée. J’espère pouvoir rencontrer plein de chouettes danseurs d’ici ou d’ailleurs.

Et puis plein de petits projets qui sont en cours de construction.

Ta vidéo préférée de toi-même 😛 :

Hum…Comme tu as dû le remarquer il n’y a pas beaucoup de vidéos de moi. Il reste encore du travail à ce niveau mais j’y travaille. Je choisirais celle sur “Esaal Rouhak”, à Bruxelles, invitée par Salwa. Déjà c’était de la musique live et la musique, c’est ce qui me transporte directement. L’ambiance était incroyable (et je l’ai toujours ressenti en Belgique), avec la sensation d’un temps suspendu, d’une connexion immédiate avec le public, d’un plaisir intense de danser là à ce moment, en improvisation.
Je crois que la danse  me permet de me sentir vivante et connectée (à l’autre, au sol, à la musique).

Et puis, juste après,  j’ai pu admirer la danse de Mercedes Nieto que j’adore, alors bon…

Merci infiniment Justine pour cet échange et ta confiance. Longue vie à Ya Salam et bonjour à tous les lecteurs!


Cet article est d’abord paru dans Ya Salam!

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